Juste un peu flou - Robert Capa Texte et photographies de Robert Capa Introduction par Richard Whelan, Avant-propos par Cornell Capa 30 € ISBN 2-85107-207-2
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Ma belle France était repoussante et horrible, et la mitrailleuse allemande qui faisait crépiter ses balles tout autour de notre vedette bousillait mon retour. Les hommes de mon bateau pataugeaient dans l'eau jusqu'à la taille, leurs fusils prêts à tirer, les poteaux jaillissaient de la mer et la plage fumait en arrière-plan - tout cela était parfait pour le photographe. Je m'arrêtai quelques secondes sur la passerelle pour prendre ma première vraie photo du débarquement mais le maître d'équipage qui, on le comprend, était pressé de sortir de cet enfer, prit cette "pause photographique" pour une hésitation légitime et m'envoya un coup de pied bien placé pour me décider. L'eau était froide et la plage encore à plus de cent mètres. Les balles trouaient la mer tout autour de moi et je me dirigeai vers le pieux d'acier le plus proche, l'un de ces pieux plantés par les Allemands pour faire obstacle au débarquement. Un soldat est arrivé à ma hauteur et pendant quelques minutes nous avons partagé cet abri. Il sortit son fusil de son étui et commença, sans vraiment viser, à tirer sur la plage cachée derrière la fumée. Le bruit des balles lui donna le courage d'avancer et il abandonna l'obstacle refuge. Le pieu était un peu plus large maintenant et je me sentais suffisamment en sécurité pour photographier les autres types qui se cachaient comme moi. Le jour était à peine levé et le temps trop couvert pour faire de bonnes photos mais l'eau grise et le ciel plombé faisaient ressortir les petits hommes embusqués derrière les défenses surréalistes inventées par les experts antidébarquement. J'ai rangé mon appareil et l'eau glacée traversait mes pantalons. A contrecoeur, j'essayai de m'éloigner de mon pieu d'acier mais les balles m'y ramenaient sans cesse. Soixante mètres devant moi, un de nos tanks amphibies à moitié brûlé sortait de l'eau et m'offrait un second abri. J'ai fait le point. Les chances de survie de mon ravissant imperméable - très lourd sur mon bras - étaient minces et je le lâchai en me dirigeant vers le tank. Je l'ai atteint entre des corps flottants, je me suis arrêté pour quelques nouvelles photos et rassemblais tout mon courage pour un dernier bond jusqu'à la plage. (...) St-Laurent-sur-Mer avait dû être une station balnéaire moche et bon marché pour les instituteurs français. Aujourd'hui, le 6 juin 1944, c'était la plage la plus laide du monde entier. Epuisés par l'eau et la peur, nous étions étendus sur une petite bande de sable mouillé entre la mer et les fils de fer barbelés. A condition de rester couchés, la pente de la plage nous protégeait un peu de la mitrailleuse et des balles mais la marée nous obligeait à nous rapprocher des barbelés où les fusils s'en donnaient à coeur joie. Je rampai jusqu'à mon ami Larry, l'aumônier irlandais de notre régiment, qui jurait comme personne. Il grogna dans ma direction : "Eh toi ! demi-franchouillard de malheur, si t'aimes pas ce pays, pourquoi t'es revenu, nom de nom ?" Réconforté par la religion, j'ai sorti mon deuxième Contax et j'ai fait des photos sans lever le nez. Robert Capa
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